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Dissocier pour survivre, dissocier pour produire

  • 12 mai
  • 10 min de lecture


En regardant Severance, la série Apple TV+ créée par Dan Erickson, j’ai éprouvé quelque chose de rare face à une fiction : un inconfort physique. Pas parce que la série est effrayante au sens classique du terme. Mais parce qu’elle est familière d’une façon que je n’avais pas envie de reconnaître. Lumon Industries n’a rien inventé. Elle a juste eu l’honnîteté de l’assumer.


Le dispositif narratif de la série repose sur un concept simple et vertigineux : une procédure chirurgicale permet de séparer hermétiquement les souvenirs du travail de ceux de la vie personnelle. L’« innie » — le soi du travail — n’existe que dans les murs de l’entreprise. L’« outie » — le soi du dehors — rentre chez lui le soir sans aucun souvenir de sa journée.


Deux personnes dans un seul corps. Deux vies étanches.


Cet article propose de lire Severance non pas comme une dystopie lointaine, mais comme un miroir clinique et politique. Parce que la dissociation au travail — ce mécanisme que les manuels classifient comme symptôme — est souvent la réponse la plus adaptée que puisse produire un système nerveux confronté à des conditions qui rendent l’intégrité impossible.


La dissociation : neurobiologie d’un mécanisme de survie


La dissociation désigne, dans sa définition clinique la plus large, une interruption dans la continuité de l’expérience subjective. Une rupture entre ce que l’on fait, ce que l’on ressent, ce que l’on pense — et le sentiment d’être présent·e dans ce que l’on vit (American Psychiatric Association, 2013). Il est fondamental de rappeler d’emblée que la dissociation est un phénomène universel et non pathologique dans ses formes légères.


Définition clinique

La dissociation légère — conduire un trajet connu sans souvenir du chemin, laisser son esprit dériver pendant une réunion — est une manifestation normale du fonctionnement cognitif.

Elle devient cliniquement significative lorsqu’elle cesse d’être ponctuelle pour devenir le mode de traitement par défaut de l’expérience.


Le problème apparaît précisément lorsque le cerveau apprend à couper la connexion non pas parce que l’on est absorbé·e par quelque chose de beau, mais parce que rester présent·e serait trop coûteux. Trop douloureux. Ou trop risqué.


Le shutdown dorsal : quand le système nerveux se déconnecte


La théorie polyvagale de Stephen Porges (1994, 2011) offre le socle neurobiologique le plus éclairant pour comprendre les formes profondes de dissociation. Lorsque la menace est perçue comme insurmontable — qu’elle ne peut être ni fuie ni combattue — le système nerveux autonome active ce que Porges décrit comme la réponse dorsale vagale : le corps s’immobilise, la douleur s’atténue, la conscience se rétracte. On est physiquement présent·e. Mais on n’est plus vraiment là.


Cette réponse est brillante sur le plan évolutif. Le cerveau rend l’insupportable supportable. Bessel van der Kolk (2014) a documenté de façon magistrale la persistance de ces réponses : le système nerveux ne distingue pas facilement entre « la menace était » et « la menace continue ». Ce réflexe reste actif longtemps après que le contexte qui l’a produit a disparu — se manifestant sous forme d’anxiété diffuse, d’irritabilité relationnelle, d’insomnie, ou de douleurs physiques inexpliquées.


“Le corps garde la mémoire de ce que la tête a mis à distance. Ce qu’on n’a pas pu ressentir au moment où c’est arrivé, on le retrouve ailleurs.”


D’après Van der Kolk, Le corps n’oublie rien, 2014


Mais voilà ce que les manuels cliniques disent trop rarement avec clarté : les conditions qui déclenchent ces réponses ne sont pas neutres. Elles ne tombent pas du ciel. Elles sont produites — par des organisations, des systèmes, des structures qui ont intérêt à ce que les individus continuent de fonctionner, même lorsque fonctionner coûte quelque chose d’essentiel. La question de qui produit ces conditions, et pourquoi, est une question politique autant que clinique.


L’injonction à « aller bien » : bienveillance ou impératif de productivité ?


« Aller bien » est présenté comme un objectif évident, universel, bienveillant. Et il l’est, en partie. Mais « aller bien » est aussi — et c’est ce qu’on ne dit pas — un impératif de productivité. Une personne qui va bien travaille. Une personne qui va bien consomme. Une personne qui va bien ne perturbe pas, ne pose pas de questions gênantes, reste disponible et fonctionnelle.


Le marché du bien-être a compris cette équation mieux que quiconque. Des centaines de milliards de dollars générés par des applications de méditation, des retraites de pleine conscience, des coachings de résilience — tous vendus avec une seule promesse implicite : si tu vas bien, tu performes mieux.


Ce que dit l’OMS

L’Organisation Mondiale de la Santé définit la santé mentale comme « un état de bien-être dans lequel une personne peut se réaliser, surmonter les tensions normales de la vie, accomplir un travail productif et contribuer à la vie de sa communauté. »


Le mot « productif » est là, noir sur blanc, dans la définition officielle. Ce n’est pas un détail — c’est un choix politique qui mérite d’être interrogé.


La question qui n’est presque jamais posée est la suivante : à qui profite ce bien-être ? Est-ce qu’on soigne les personnes pour qu’elles soient libres ? Ou pour qu’elles soient plus efficacement disponibles ?


Et la question qui dérange davantage encore : la thérapie, lorsqu’elle n’est pas politiquement consciente, peut-elle devenir l’un des outils de ce système ? Enseigner à quelqu’un à mieux gérer le stress d’un environnement qui le détruit — c’est de la thérapie. Mais c’est aussi de l’adaptation. Et l’adaptation n’est pas la même chose que la libération.


Lumon Industries : le miroir institutionnel


Ce qui est fascinant — et glaçant — dans Severance, c’est précisément la façon dont Lumon Industries prend soin de ses innies. Elle ne les brutalise pas. Elle leur offre des récompenses, des rituels, une musique douce dans les couloirs, un encadrement bienveillant qui leur dit qu’ils font du bon travail. Elle crée un environnement assez confortable pour qu’ils ne se révoltent pas — mais jamais assez humain pour qu’ils existent vraiment.


En cela, Lumon ne fait pas autre chose que ce que font, en version diffuse et non dite, beaucoup d’organisations contemporaines. Elle a simplement eu l’honnîteté de rendre la procédure visible, de lui donner un nom. La procédure de « severance » n’a pas besoin d’une puce chirurgicale lorsqu’on dispose d’un management bienveillant, d’une application de méditation fournie par l’employeur, et d’une culture organisationnelle qui valorise la résilience individuelle plutôt que la protection collective.


Qui paie le prix de la coupure ? Une analyse intersectionnelle


La dissociation au travail n’est pas distribuée uniformément dans la population. Une analyse clinique rigoureuse ne peut pas faire l’économie d’une lecture intersectionnelle — ou elle passe à côté de l’essentiel.


Les personnes socialisées femmes, les personnes racisées, les personnes LGBTQIA+, les personnes neurodivergentes portent une couche supplémentaire de dissociation fonctionnelle nécessaire pour opérer dans des environnements conçus sans elles. Se couper de sa colère face à une micro-agression en réunion parce que l’exprimer serait « peu professionnel ».

Masquer sa neurodivergence pendant huit heures pour ne pas être étiqueté·e comme « difficile ». Lisser son genre, son accent, son humour pour correspondre à une norme qu’on n’a pas choisie.

Ce ne sont pas des anecdotes. Ce sont des stratégies de survie quotidiennes. Et elles ont un coût physiologique réel et documenté.


La charge allostatique : quand le stress minoritaire use le corps


Les travaux fondateurs d’Ilan Meyer sur le stress minoritaire (2003) le documentent précisément : la charge allostatique — l’usure physiologique cumulée du stress chronique — est structurellement plus élevée pour les personnes marginalisées. Non pas parce qu’elles seraient intrinsèquement plus fragiles, mais parce que leur environnement leur demande davantage, tout en leur offrant moins de protection systémique.

Ce qu’on désigne sous le terme de « professionnalisme » — cette capacité à être présent·e sans être entier·e — est souvent l’injonction faite aux personnes marginalisées de dissocier leur identité de leur force de travail. De laisser à la porte ce qu’elles sont pour pouvoir entrer. Et de trouver ça normal.


La psychodynamique du travail : une souffrance produite, pas subie


Christophe Dejours, dont les travaux sur la psychodynamique du travail constituent une référence clinique incontournable, l’a formulé depuis des décennies : la souffrance au travail n’est pas le produit d’une fragilité individuelle. Elle est le produit d’organisations qui demandent à l’individu de s’effacer, d’inhiber ses émotions, de taire ses conflits intérieurs, pour servir des objectifs qui ne sont pas les siens (Dejours, 1998).


Ce que Dejours nomme le « travail de façade » — cette performance constante du bien-être et de la compétence — est exactement ce que Lumon Industries a chirurgicalisé. Sauf que dans nos organisations, on n’implante pas de puce. On apprend simplement aux individus que c’est ainsi que les choses fonctionnent. Et on appelle ça du professionnalisme.


“Dans la série, les innies développent entre eux des liens d’une intensité extraordinaire — parce que le besoin de connexion ne disparaît pas avec la procédure. Il trouve juste d’autres chemins. Plus étroits, plus intenses.”

Lorsqu’on se coupe d’une partie de soi pour fonctionner, le besoin que cette partie exprimait ne disparaît pas. Il se déplace. Sous forme d’anxiété le soir, d’irritabilité avec les proches, d’insomnie, de douleurs physiques que le corps présente comme la facture de ce que la tête a refusé de traiter.


Helly R. et la question du consentement à la coupure


Il existe dans Severance une scène qui concentre, avec une précision clinique rare dans la fiction, un phénomène que j’observe régulièrement en cabinet. Helly R. — l’une des personnages principales — vient de comprendre qu’elle est prisonniere d’une procédure qu’elle n’a pas choisie.


Elle enregistre alors un message à destination de son outie — son soi du dehors, celui qui a signé le contrat.

Elle lui dit, en substance : « Tu m’as faite. Tu peux me défaire. Mais c’est moi qui vis ça. »

C’est moi qui vis ça.


C’est la formulation la plus précise que j’aie rencontrée dans une œuvre de fiction d’un phénomène clinique fondamental : une partie de nous a « décidé » de se couper — souvent pour de très bonnes raisons, souvent en réponse à quelque chose d’insupportable. Mais une autre partie, celle qui vit dans le corps au quotidien, porte les conséquences de cette décision sans avoir été consultée.


Un consentement qui n’est jamais vraiment libre


La série touche ici quelque chose de profondément politique. Parce que le consentement à la coupure — lorsqu’il existe — est rarement libre au sens substantiel du terme. Il est le consentement de quelqu’un qui ne perçoit pas d’autre option. Qui a intégré que l’intégrité n’était pas disponible dans ce contexte.


Ce n’est pas un choix. C’est une adaptation à l’absence de choix. Et la différence entre les deux est considérable — cliniquement et politiquement. On ne peut pas parler de consentement authentique lorsque les alternatives ont été rendues invisibles.


Lorsqu’une personne décrit ce mode automatique — l’impression de se regarder vivre de loin, de faire sans ressentir, d’être là sans être vraiment là — la première question clinique pertinente n’est pas « qu’est-ce qui ne va pas chez toi ? ». C’est : dans quelles conditions vis-tu et travailles-tu ? Qu’est-ce que ton environnement t’a demandé de mettre de côté pour que tu puisses y entrer ? La souffrance est toujours co-produite par un contexte. Une thérapie qui ne le nomme pas reproduit, silencieusement, l’idéologie qui dit que l’individu est le problème.


Des outils cliniques situés : résister plutôt que s’adapter


La question pratique mérite une réponse honnête. Si la dissociation au travail est en partie produite par des conditions structurelles, des outils individuels ne changeront pas ces conditions. Ce qui suit constitue des points d’appui pour habiter plus consciemment sa propre expérience — avec la conscience explicite que ces outils ne remplacent pas ce qui devrait changer à l’échelle collective et organisationnelle.


1. Nommer avec précision — recadrage situationnel  —  TCC · Beck, 1979

Pas « je suis épunisé·e », mais : je suis épuisé·e parce que quelque chose dans mes conditions m’a demandé de me couper de moi-même pour fonctionner. Ce recadrage situationnel consiste à déconstruire les pensées automatiques d’auto-attribution (« je suis trop sensible », « je devrais être plus résistant·e ») en les replaçant dans leur contexte de production. À quoi est-ce que je n’arrive pas, exactement ? Dans quelles conditions ? Qui a défini ces conditions ? Ce n’est pas du nihilisme — c’est de la précision diagnostique.


2. Ancrage sensoriel — technique 5-4-3-2-1  —  DBT · Linehan, 1993

La dissociation opère dans le cerveau, mais la reconnexion passe par le corps. Lorsque le pilote automatique s’installe, nommer mentalement : cinq éléments visuels dans l’environnement, quatre textures accessibles au toucher, trois sons présents, deux odeurs perceptibles, une sensation corporelle sans jugement. Note clinique importante : pour les personnes dont le corps a été un terrain de violence ou d’oppression, cet outil se travaille dans un espace thérapeutique sécurisé — il n’est pas une injonction.


3. La valeur boussole  —  ACT · Hayes, 1999

En thérapie d’acceptation et d’engagement, on travaille avec les valeurs profondes — non pas les objectifs de performance, mais ce qui oriente et donne sens. La question clinique : si demain les conditions changeaient et que je pouvais être pleinement moi-même dans ce contexte, qu’est-ce qui serait différent dans ma présence ? Ces réponses indiquent les valeurs — et, par contraste, ce que l’environnement a demandé de supprimer.


4. Nommer collectivement  —  Approche systémique & soin mutuel

C’est l’outil le plus important et le plus rarement cité. La dissociation se nourrit du silence et de l’isolement. Nommer ce qui se passe — dans un espace thérapeutique, dans un collectif, dans un cercle de confiance — rompt cette logique. Les espaces de soin mutuel, les groupes de parole, les collectifs militants font partie de la boîte à outils clinique. La souffrance co-produite par des structures se traite aussi, en partie, dans des espaces où on nomme ces structures ensemble.


Conclusion : des yeux ouverts


Severance est une série de science-fiction. Mais ce qu’elle radiographie — l’extraction de force de travail au prix de la présence à soi-même — n’a rien de fictif. La procédure de Lumon Industries est la version chirurgicalisée et honnête de ce que beaucoup d’organisations contemporaines pratiquent en version diffuse et non dite.


La dernière image de la saison 1 — les innies qui se réveillent dans des corps qu’ils ne reconnaissent pas, dans des vies qu’ils ne connaissent pas — est désorientante. Peut-être même terrifiante.


C’est peut-être ça, la reconnexion.


Pas « aller bien » au sens où le marché l’entend. Pas la performance du bien-être. Mais les yeux ouverts — même si ce qu’on voit est difficile à regarder. Présent·e à ce qui est, même lorsque ça dérange. Et depuis cet endroit-là — pas depuis la fonctionnalité optimisée, pas depuis la résilience comme injonction, mais depuis la lucidité — quelque chose devient possible. Pas nécessairement confortable. Mais réel.


Est-ce qu’il y a des espaces dans votre vie où vous avez appris à laisser une partie de vous à la porte pour pouvoir entrer ? À fonctionner là où vous auriez voulu vous arrêter ? Ce n’est pas une faiblesse. C’est ce qu’on fait quand on survit dans des environnements qui ne prévoyaient pas notre présence entière. Et ça mérite d’être nommé.


Bibliographie


American Psychiatric Association. (2013). Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders (5e éd.). APA Publishing.

Beck, A. T. (1979). Cognitive Therapy of Depression. Guilford Press.

Dejours, C. (1998). Souffrance en France : La banalisation de l’injustice sociale. Éditions du Seuil.

Hayes, S. C., Strosahl, K. D., & Wilson, K. G. (1999). Acceptance and Commitment Therapy: An Experiential Approach to Behavior Change. Guilford Press.

Hochschild, A. R. (1983). The Managed Heart: Commercialization of Human Feeling. University of California Press. [Trad. fr. : Le prix des sentiments, La Découverte, 2017]

Linehan, M. M. (1993). Cognitive-Behavioral Treatment of Borderline Personality Disorder. Guilford Press.

Meyer, I. H. (2003). Prejudice, social stress, and mental health in lesbian, gay, and bisexual populations. Psychological Bulletin, 129(5), 674–697.

Organisation Mondiale de la Santé. (2022). Définition de la santé mentale. who.int

Porges, S. W. (1994). The polyvagal theory. International Journal of Psychophysiology, 42(2), 123–146.

Porges, S. W. (2011). The Polyvagal Theory. W. W. Norton & Company.

Van der Kolk, B. A. (2014). The Body Keeps the Score. Viking. [Trad. fr. : Le corps n’oublie rien, Albin Michel, 2018]

Erickson, D. (créateur). (2022–). Severance [Série télévisée]. Apple TV+.


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