Pourquoi la justice peine à croire les enfants : l’héritage de la psychanalyse et son influence sur la justice
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Je reçois, en cabinet, des personnes qui ont mis des années à dire ce qu’elles avaient subi enfant — et qui, le jour où elles l’ont dit à un·e professionnel·le, ne se sont pas senties crues, mais interprétées. Ce décalage n’est pas un hasard de mauvaise rencontre. Il a une histoire, et cette histoire pèse aujourd’hui jusque dans les tribunaux. C’est de cette histoire que je voudrais parler ici : de la manière dont une théorie, encore enseignée en France, a appris à toute une culture à chercher derrière la parole de l’enfant un sens caché, plutôt qu’une information vraie sur le réel.
Freud, 1897 : le moment où la psychanalyse cesse de croire les victimes
La théorie de la séduction : croire les femmes
Au milieu des années 1890, Freud écoute longuement des patientes dites « hystériques » — un diagnostic qui, pendant des siècles, n’a désigné aucune maladie identifiable, mais des femmes qui dérangeaient. De leurs récits, il tire une thèse exposée en 1896 dans L’étiologie de l’hystérie : à la racine de leurs symptômes, il y a un événement réel, une agression sexuelle subie dans l’enfance et le plus souvent refoulée. Le mot « séduction » est un euphémisme de l’époque : il s’agit d’abus. Et cette thèse est, pour son temps, remarquablement juste — elle préfigure ce que la clinique du psychotrauma formulera un siècle plus tard. Elle croit les femmes et cherche la cause du côté de l’adulte qui agresse.
Le basculement vers le « fantasme »
L’accueil est glacial : l’idée que des pères respectables abusent de leurs enfants, en nombre, est jugée intolérable. Un an plus tard, en 1897, Freud fait marche arrière — en privé, dans une lettre à Wilhelm Fliess : « je ne crois plus à ma neurotica. » Il considère désormais que ces récits renvoient non plus à des faits, mais à des fantasmes : des désirs infantiles pris, après coup, pour des souvenirs. Les raisons qu’il avance ne tiennent pas — notamment celle, vertigineuse, qu’il y aurait sinon « trop » de pères coupables. Or aujourd’hui les chiffres sont là : on estime qu’environ un·e enfant sur dix subit des violences sexuelles. La fréquence que Freud jugeait incroyable est la réalité. À partir de ce renoncement, le doute ne bénéficie plus à la victime, mais systématiquement à l’adulte mis en cause.
Une théorie qui rend la preuve impossible
Pour expliquer ce « fantasme », Freud pose le désir dans l’enfant. C’est la sexualité infantile, puis le complexe d’Œdipe : l’idée que tout enfant désirerait le parent de l’autre sexe. Le mot décisif est « tout » : dès qu’on universalise ce désir, on se donne une clé qui permet de le supposer partout — y compris chez l’enfant qui dénonce un proche. La même logique, appliquée aux filles, donne l’« envie du pénis », c’est-à-dire la hiérarchie sociale entre les sexes rhabillée en théorie de l’inconscient et présentée comme une donnée de nature.
Le philosophe Karl Popper a fait de la psychanalyse l’exemple type d’une théorie infalsifiable — une théorie qu’aucune observation ne peut contredire. Appliquée à notre sujet, la mécanique est glaçante : si l’enfant affirme avoir été agressé, on peut y lire un fantasme ; s’il le nie, un refoulement ; si la mère alerte, sa propre problématique projetée. Il n’existe rien qu’un·e enfant puisse dire ou faire qui établirait, aux yeux de l’interprète, qu’il a réellement été agressé. La preuve est rendue impossible par construction. Tant que ce système reste une pensée parmi d’autres, on peut en débattre ; le problème surgit quand on lui donne l’autorité de la science et qu’on le place entre les mains de gens qui décident.
À qui profite le doute ? La lecture féministe
Des chercheuses ont déplacé la question : non plus « cette théorie est-elle vraie ? », mais « à quoi sert-elle, et qui arrange-t-elle ? ». Florence Rush, dans The Best Kept Secret (1980), nomme le geste de 1897 une « dissimulation » : en remplaçant l’abus réel par le fantasme, on déplace le problème du monde extérieur vers l’intérieur de la victime, et l’on protège les hommes et l’ordre familial dans lequel ils ont autorité. La force de sa lecture est qu’elle ne demande pas de deviner les intentions de Freud : elle constate un effet, mesurable.
Jeffrey Masson, qui fut directeur des archives Freud, arme cette critique de l’intérieur dans Le Réel escamoté (1984) : selon lui, Freud n’a pas renoncé parce que les faits l’y obligeaient, mais parce qu’il ne pouvait pas supporter ce que sa thèse impliquait. L’institution l’a écarté des archives et traité en renégat — ce qui illustre, au fond, comment un système infalsifiable se défend : non par la preuve, mais par l’exclusion de qui le questionne.
Cette grille ne reste pas dans les livres : elle a formé des générations de soignant·es, et elle se rejoue dans des cabinets. Pensez à ce que vit une personne qui, des années après, trouve le courage de dire ce qu’elle a subi enfant. Ce dont elle a besoin est d’une simplicité absolue : être crue. Si la personne en face a appris à entendre, derrière chaque récit, un sens caché, le récit n’est plus accueilli — il est interprété, ramené à un désir, à un fantasme. À la blessure d’origine s’ajoute celle de ne pas être cru·e, qui rejoue exactement le geste ayant fait taire l’enfant. C’est, concrètement, ce que je reçois en consultation : des personnes abîmées autant par la violence subie que par la manière dont on a accueilli leur parole quand elles ont essayé d’en parler.
L’exception française : ce qu’on enseigne encore
On pourrait croire tout cela derrière nous. Dans une grande partie du monde, la psychologie clinique s’est réorientée vers des approches qu’on peut évaluer et corriger. En France, non. La psychanalyse a conservé, dans une part importante de la formation clinique universitaire, une place centrale : il existe en 2026 des mentions de master explicitement « psychanalytiques » qui donnent accès au titre — réglementé — de psychologue. Et le problème n’est pas qu’une affaire de psychologues : la pédopsychiatrie française a, elle aussi, été profondément façonnée par la psychanalyse, et le·la psychiatre est psychothérapeute « de droit » à l’issue de son internat, sans qu’on évalue séparément le contenu de sa pratique.
Car une formation n’est pas qu’une liste de cours : c’est une manière de regarder qu’on intègre, souvent sans s’en rendre compte, et qu’on emporte pour toute une carrière. Qui a appris à se méfier de ce que dit un·e enfant s’en méfiera ensuite — avec la meilleure bonne foi, et l’assurance tranquille de qui croit savoir. C’est pourquoi la question des formations n’est pas une querelle d’écoles entre spécialistes : elle décide de la manière dont des milliers de paroles d’enfants seront reçues, en consultation comme en expertise.
Que cela ne soit pas anodin, la France en a déjà fait l’expérience avec l’autisme. On l’a longtemps expliqué par la « mère réfrigérateur », culpabilisant des mères pour un trouble du neurodéveloppement, et soumis des enfants au packing. Il a fallu attendre 2012 pour que la Haute Autorité de Santé écarte ces approches, et son actualisation du 12 février 2026 pour qu’elle tranche nettement : interventions psychanalytiques non recommandées, niveau de preuve insuffisant. Des décennies pour corriger une théorie séduisante et infalsifiable. Sur la parole de l’enfant victime, ce travail n’a pas été mené avec la même clarté.
Quand l’expertise psy fait basculer la justice
Dans une affaire qui concerne un·e enfant, l’expert·e psy n’est pas un personnage de second plan : un rapport qui qualifie un récit de « peu crédible » peut orienter un classement, une mise en examen, une garde. Or il existe une notion qu’il faut nommer pour ce qu’elle est — une pseudo-science : le « syndrome d’aliénation parentale ». Elle pose que l’enfant qui rejette et accuse un parent (le plus souvent le père) aurait été « programmé » par l’autre (le plus souvent la mère). Le retournement est redoutable : la mère qui protège devient « aliénante », l’allégation d’inceste devient « conflit parental », la victime disparaît du tableau. C’est la grammaire freudienne — enfant non fiable, mère suspecte, père à protéger — transposée au tribunal.
En 2023, des rapporteuses spéciales de l’ONU ont interpellé la France sur des situations où des enfants ont été confiés au père malgré des allégations d’inceste, parfois sur la foi d’expertises rendues sans avoir vu l’enfant. Elles ont rappelé un principe simple — dans le doute, on protège l’enfant d’abord — et mis en garde, explicitement, contre l’usage de l’« aliénation parentale ». À cela s’ajoute une asymétrie qu’on n’interroge jamais : on ne choisit pas son expert. Là où l’on peut quitter un·e thérapeute dont l’approche ne nous convient pas, on ne sait pas, devant un tribunal, dans quel cadre théorique l’expert·e désigné·e a été formé·e — ni s’il ou elle lit la parole d’un enfant avec les outils de 2026 ou ceux de 1900. La loterie de la formation devient une loterie judiciaire.
Cette asymétrie mérite qu’on s’y arrête, parce qu’on n’en parle jamais. On peut quitter un·e thérapeute dont l’approche ne nous convient pas ; on ne peut pas récuser l’expert·e que le tribunal désigne au seul motif que sa manière de lire la parole d’un enfant inquiète. Et son rapport ne sera pas un avis qu’on ira contredire ailleurs : il pèsera sur une décision. La formation de cette personne — les outils qu’on lui a transmis vingt ans plus tôt — cesse alors d’être une affaire privée pour devenir une variable du sort d’un enfant, reçu comme un savoir ou comme un symptôme à interpréter selon qui a été désigné pour l’évaluer.
« Dysfonctionnement » : le mot qui protège la machine
Quand des plaintes pour violences sexuelles sur mineurs restent sans réponse et qu’on parle de « dysfonctionnement », le mot fait un travail précis : il désigne un accident isolé pour mieux protéger le système. Mais on ne répare pas un accident en révisant des dizaines de milliers de dossiers. Quand une même défaillance se répète à cette échelle, ce n’est plus un raté : c’est ce que la machine produit quand elle tourne normalement. Trois choses la font tourner ainsi. L’adultisme : la parole d’un·e adulte vaut, par défaut, plus que celle d’un·e enfant. Le patriarcat : ces violences sont très majoritairement intrafamiliales et commises par des hommes, et l’on rechigne à soupçonner l’homme du foyer. Et un choix politique : le manque de moyens de la justice n’est pas une fatalité météorologique, c’est une hiérarchie de priorités.
De ces trois ressorts, le choix politique est le plus masqué. On présente toujours la pénurie de la justice comme une fatalité — pas assez de magistrat·es, pas assez de temps. Mais financer, c’est hiérarchiser : on dote ce qu’on juge prioritaire, on laisse en souffrance ce qu’on juge secondaire. Que des plaintes pour violences sexuelles sur enfants puissent attendre des mois n’est pas une impossibilité matérielle, c’est une décision collective. Le mot « dysfonctionnement » transforme cette hiérarchie de priorités en panne technique — un choix déguisé en malchance.
Croire d’abord : sortir de l’adultisme
Je n’ai pas d’outil miracle pour ce sujet, et je me méfierais de quiconque viendrait en vendre un. Mais je peux nommer le fil rouge : l’adultisme, et la manière dont la psychanalyse lui a donné un costume savant. Là où la cuisine disait « tu inventes », elle a dit « c’est un fantasme ». Déconstruire cela ne demande pas d’être expert·e : ça commence dans la seconde où un·e enfant dit quelque chose d’inconfortable. La CIIVISE l’a formulé en une phrase qu’on peut faire sienne — ne pas commencer par douter. Croire d’abord. Non par naïveté, mais comme position de départ et de protection, le temps que ce qui doit être vérifié le soit. Le réflexe hérité dit : prouve-moi que c’est vrai. La protection dit : je te crois, et maintenant je m’occupe de toi.
Pour mes collègues, un repère clinique vaut d’être rappelé : la cohérence d’un récit n’est pas sa véracité, et la mémoire d’un événement traumatique n’est pas un film lisse et continu. Un récit qui revient par fragments, en désordre, n’est pas pour autant un récit faux — c’est souvent l’inverse. Et l’ordre des gestes compte : avant toute technique, la validation ; avant tout outil, la reconnaissance de ce qui a produit la souffrance. C’est là, à mon sens, que se joue la différence entre une psychologie qui adapte les personnes à ce qui les abîme et une clinique qui leur restitue ce qu’on leur a pris.
Pour aller plus loin
Si vous portez des violences anciennes qu’on n’a pas su entendre, ou si vous accompagnez un·e enfant face à une institution qui doute par défaut, vous n’avez pas à le faire seul·e. Je propose un accompagnement des violences sexuelles et du psychotrauma fondé sur la validation avant la technique, dans une thérapie féministe et située, en consultation à Paris 13 ou en téléconsultation.
Bibliographie
Références cliniques et théoriques
Freud, S. (1896). L’étiologie de l’hystérie.
Freud, S. (1897). Lettre à W. Fliess du 21 septembre 1897. In Lettres à Wilhelm Fliess (1887-1904).
Freud, S. (1905). Trois essais sur la théorie sexuelle.
Popper, K. (1963). Conjectures et réfutations.
Herman, J. (1992). Trauma and Recovery. New York : Basic Books.
Haute Autorité de Santé (2012 ; actualisation du 12 février 2026). Trouble du spectre de l’autisme : interventions et parcours.
Décret n° 2010-534 du 20 mai 2010 relatif à l’usage du titre de psychothérapeute.
Références critiques et féministes
Rush, F. (1980). The Best Kept Secret: Sexual Abuse of Children. Englewood Cliffs : Prentice-Hall.
Masson, J. M. (1984). The Assault on Truth: Freud’s Suppression of the Seduction Theory (éd. fr. Le Réel escamoté).
Alsalem, R. (2023). Rapport sur la violence contre les femmes et les filles, A/HRC/53/36. Conseil des droits de l’homme des Nations unies.
Singhateh, M. F. (2023). Communication de la Rapporteuse spéciale de l’ONU au gouvernement français.
CIIVISE (2023). Conclusions et préconisations.
Loi n° 2024-233 du 18 mars 2024 visant à mieux protéger et accompagner les enfants victimes et co-victimes de violences intrafamiliales.
Ressources d’aide : 119 — Allô Enfance en Danger (joignable à toute heure) · CIIVISE · associations spécialisées.
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